Et nous voilà sur la route de Tobago!
Nous levons l'ancre du dégrad, aucun regret de quitter la Guyane, et surtout nous sommes près pour l'aventure hauturière.
Le chenal pour nous amener en pleine mer se fait au moteur, nous avons attendu la marée haute afin d'avoir suffisament de fond.
Si la drague a bien fait son boulot, nous ne devrions jamais avoir moins de 4 m d'eau.

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La drague, que nous croisons d'ailleurs sur la route!


Il est encore temps d'utiliser internet pour dire au revoir à tous ceux que nous laissons à terre.
Nous rassurons tout le monde, le départ se fait dans les meilleurs conditions possibles, nous nous retrouvons dans une dizaine de jours, de l'autre côté!
Le moral est bon, la musique nous accompagne et nous sommes heureux de faire ça ensemble.
Petit à petit,  nous nous éloignons de la terre, jusqu'à ne plus avoir de réseau du tout.
Le téléphone passe en mode avion...
Et nous voilà rapidement seul au monde.
D'être au milieu de l'océan, sans terre en vue, n'est pas si impressionnant que ce qu'on pourrait croire.
Bien sûr, il y a maintenant 2500 m d'eau sous nous, et je ne distingue plus aucune portion de terre mais plutôt que de me sentir à l'étroit sur le bateau, je prends conscience de l'immensité qui m'entoure.
Pour savoir ce que c'est que d'être au mileu de l'eau, il faut imaginer un disque 33 tours, c'est la mer.
Le bateau est au centre, et quoiqu'il arrive, il est toujours au centre.
Juste, on se sent vraiment au milieu de nulle part, c'est difficile à expliquer, c'est magique.
On pense à la vie qui grouille à terre, les gens, dont je faisais partie il n'y a pas si longtemps, qui courent de partout en regardant leur montre... et moi, je me sens libre ici.
L'horizon avance avec nous et il n'y a que les instruments de navigation qui nous prouvent que nous progressons.
Le jeu est de régler les voiles pour faire avancer le bateau du mieux possible.

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Et nous grattons des noeuds, ça fait plaisir quand le bateau file.
Petit à petit, le jour tombe et le coucher de soleil donne à l'eau des reflets d'or, comme dans un miroir, le spectacle est splendide.

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En navigation, nous sommes dans le cokpit, dedans il fait trop chaud et les bruits paraissent apocalyptiques, alors que dehors, il n'y a rien de spécial.

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Nous profitons d'être ensemble, on discute, on s'amuse à chanter toute la play list que Hugues nous a faite pour la mer, Bashung, Renaud, Lavilliers, Niagara... tous nos potes sont là, et on se marre!
Nous nous retrouvons à l'époque de mes 17 ans, quelle belle parenthèse dans une vie!
On rigole beaucoup, on profite d'être ensemble.

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Nous sommes heureux de vivre ces moments, nous faisons marcher la fabrique à souvenirs...
On joue de l'harmonica, je ne suis pas très douée, mais je m'y essaye!
Ca bouge trop pour sortir les guitares, mais le coeur y est.

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Nous passons notre temps à regarder les nuages, à essayer de décoder ce qu'ils ont à dire.
Certains sont complétement innofensifs, ce sont des nuages d'altitude, et d'autres sont chargés d'eau, ils peuvent être orageux, ce sont des grains.
L'expression:  "veiller au grain", vient de là, ça n'a rien à voir avec le boulanger!

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On voit bien le rideau de pluie à la base du nuage, impressionnant, non ?!


Il peut y avoir de fortes pluies, le vent monte aussi.
J'apprends vite à repèrer ceux qui sont pour nous, et ceux que nous éviterons.
Si le grain est pour nous, tout dépend de la direction du vent, il est impossible de l'éviter.
Mais nous devons nous y préparer, des qu' il y a une menace de grain faut changer les voiles pour ne pas à avoir à le faire sous la pluie avec le vent qui se lève, après ça devient dangereux.
Y a une voile bien plus petite que les autres, c'est le tourmentin (pour la tourmente hahah ) bon ben quand c'est celle là que le capitaine met, je sais ce qui m' attend, ça va être la guerre!
Mais une fois qu'elle est mise, on se sait en sécurité et on a plus qu'à attendre le mauvais temps. 
On sait qu'il n'y aura plus de manoeuvre à faire à l'avant.
Tout le reste peut se faire du cokpit, et là on ne risque plus rien. 

Quand il pleut vraiment trop, le poste de surveillance c'est la descente.
J y ai passé quelques heures...! 
Mes jambes s'en souviennent, il faut tout le temps compenser les mouvements du bateau, ça fait faire du sport! 
Mais de là, je vois tous les instruments de navigation et j'ai un oeil dehors.
Parce que la surveillance, c'est tout le temps! 

J'ai vu des formations de nuages que jamais je n'avais observées à terre.
J'ai appris plein de choses et je ne regarderai plus jamais un nuage de la même façon.

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Le dar de ce nuage s'est formé en l'espace de quelques minutes, il mesure environ 1km5...


J'apprends beaucoup, et je trouve ce monde fascinant.
Les journées font réellement 24 heures et quand la nuit s'installe, nous prenons nos marques pour les quarts.
La vie à bord est assez simple, le cuisinier, c'est mon père.
Il a ses habitudes, et le temps passé en cuisine est rapide.
Ca se résume souvent à un repas par jour, pâtes ou riz ou purée.
Simple mais efficace!
Il arrive aussi que certaines choses valdinguent:
Comme lorsque la purée mousseline, qui avait demandé pas mal d'effort à faire, s'est retrouvée par terre...! 
Y a eu aussi le dernier verre d'eau fraîche avec son sirop de citron qui est allé rejoindre la purée...! 
Bon, c'était pas le même jour mais quand même, ça énerve ! 

Il faut vraiment remettre dans le contexte, se servir un sirop de citron, ça veut dire ouvrir le placard pour prendre le verre  au bon moment pour pas que tout nous tombe dessus, c'est bloquer le verre pendant que tu attrapes le sirop qui est dans l'autre placard, verser dans le verre et pas à côté. ... tout ça, en faisant travailler tes cuisses pour contrer les mouvements de la houle, refermer le sirop pour pas repeindre la cuisine... 
Ensuite, c'est le frigo qu'il faut ouvrir, là aussi attention à la gite, tout ce qui est dans le frigo ne demande qu' à en sortir!!! 
Quand tu as attrapé la bouteille d'eau vite tu refermes et tu mets le crochet. 
Là, tu vois qu'il reste quasiment plus d'eau fraiche, alors surtout tu fais attention de pas verser à coté du verre.
Après faut que tu te décalles un peu pour accéder au bouton de la pompe à eau pour remplir la bouteille pour la remettre au frais... Une fois que tout ça est fait, réouverture du frigo et re fermeture rapide! 
Faut pas oublier que tu as très soif, et que tu as bien mérité ta citronnade, et la patatra une putain de vague te prend par surprise! 
Mes réflexes ont fait que j'ai réussi à rattraper le verre au vo,l donc j'ai eu 1 tiers de la citronnade de sauvée... 
Cher payé tout ça! 
Mais elle était bonne! Hahah 
Voilà pour les petites anecdotes des choses qui valdinguent! 
Ça s'arrête là, ça va qd mm! 
La purée c'était mon père, la citronnade c'était moi , 1 partout ! 
Tout ça est récompensé par de magnifiques images gravées dans ma tête comme ce magnifique lever de soleil.

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La nuit, quand les conditions sont bonnes nous faisons des quarts de 2h chacun .
2 h, c'est tout juste un cycle de sommeil, mais j'ai le temps de rêver, et comme je me réveille juste après je me rappelle de tous mes rêves.
C est surprenant, en fait je rêve de ce que j'ai vécu juste avant.
Genre, on a chanté "elle a fait un bébé toute seule" , ben j ai rêvé que j avais un bébé ... toute seule!
On a parlé d'internet à Tobago, j ai rêvé que ma mère cherchait un routeur pour Tobago...! 
Ce sont des exemples mais c est ça pour tout.
Dormir 2 h et se lever pour prendre son quart, c'est dur.
Des fois, souvent en fait, j'ai du mal à recoller les morceaux et à reprendre mes esprits.
Il faut bien 10 mn.
Ce qui me rassure c'est que c'est la même chose pour mon père, alors même si le capitaine réagit comme ça, ça va, c'est que je suis pas si mauvaise!
Mais celui qui est dehors depuis 2h a besoin d'être relevé, alors tu te fais violence et tu y vas!
La nuit, faut tout surveiller, les cargos que l'on peut croiser, faut interpréter dans quel sens ils vont pour ne pas risquer de collisions, ils sont trop lourds et trop gros pour changer leur cap donc, c'est à nous petit voilier que nous sommes, à veiller à ça. 
Ça peut être stressant des fois,  je ne vois pas toujours les feus verts ou rouges, que les lumières blanches...
Ca peut aussi être des plate formes pétrolières qui bougent pas, mais on met du temps à le comprendre. 
Parfois je suis obligée de réveiller mon père pour avoir son avis, et parfois je m'en sors toute seule. 
Je suis contente dans ce cas là, un peu fière!!
La nuit, un autre univers s'ouvre à moi.
Ça change très vite.
Tu vois rien, tout baigne, tu descends te faire un café tu remontes, un grain s'est formé!
Alors la musique dans les oreilles, je surveille.
Les premières nuits sont sympas avec moi et je me sens bien, vraiment bien.
La sensation inexliquable d'être à ma place, celle de ne pas passer à coté de ma vie, de mes rêves.
Je me sens chanceuse de pouvoir vivre ça.
Le ciel étoilé est immense, sans aucune pollution lumineuse, je distingue la voie lactée qui sépare le ciel en deux.
La croix du Sud, le scorpion, la grande ourse... Tous veillent sur nous.
Je me crois au planétarium, mais en plus grand!
Bien sur, naivement, j'ai essayé de faire des photos, j'en vois d'ici qui sourit... et non, ça ne fonctionne pas! 
Les images resteront dans ma tête, tant pis pour vous.
Chaque nuit étoilée m'amène à penser à tous les gens que j'aime et qui sont à terre, je leur envoie toutes mes meilleurs ondes.
Comme je l'ai promis, Tosca aussi fait partie de mes rêveries et je lui parle, si par mégarde de gros nuages viennent me polluer le ciel, je lui demande de les chasser... parfois ça marche!
Mais la nuit, on voit les choses différemment de la journée, c'est pas forcément plus inquiétant mais vraiment différent. 
Je suis quand même bien contente quand je vois les premières lueurs du jour arriver, je l'attend avec impatience. 

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Pour moi le quart le plus long c'était 4h 6h . 
Je prends souvent le 1er quart 20h 22h .
Comme ça après, c'était 00h 2h et là, avec le décallage horaire, j'avais l impression d'être avec Hugues à son réveil.
J'ai vu des centaines d'étoiles filantes, j ai à chaque fois fais un voeu! 
On voit aussi très clairement les satellites se déplacer.
Et aussi des trucs inexpliquables, peut être des visiteurs!

Y a eu une après midi, plus la nuit entière où mon père a été obligé de rester à la barre sans jamais la quitter, trop de vent, trop de mer pour le pilote .

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Et moi, j'étais incapable de barrer dans ces conditions.
J'ai voulu rester avec lui le plus possible , j'ai quand même pris 30 mn pour dormir et là ben, je me suis endormie je ne sais pas combien de temps mais le réveil a été violent.
Mon père m'appelé depuis un moment sans que je l'entende, et il pouvait pas quitter la barre.
On avait un énorme cargo ou dépanneur ou autre chose, on en sait toujours rien qui nous venait dessus! 
Il avait dû nous voir sur ces écrans, mais il nous voyait pas en vrai, alors il nous a balancé un coup de projecteur.
Mais toi, tu sais pas pourquoi il fait ça, parce que toi tu vois que lui.... 
Enfin voilà, croiser des bateaux la nuit, c'est toujours du stress.  
Je sais ce que c'est que d'aller au bout de ces limites.
A un moment donné, mon père a été obligé d'aller dormir un peu, on a remis le pilote, mais il fallait que je surveille ses instruments de navigation ( tres capricieux et pas du tout adapté ! Trop trop faible , vivement Trinidad pour changer son moteur! ) et là, en manque de sommeil depuis plusieurs jours, un peu faible dû au manque de calories, d'un coup je ne savais plus ce que j'étais entrain de regarder... complètement déconnectée. 
J'ai tellement lutté contre le sommeil, que j ai crû parler à Johanna.
La seul façon de me tenir en alerte etait de  me mouiller le visage et de me mettre  au vent pour me tenir réveiller. 
Très très dur de lutter contre le sommeil à ce point. 
Mais  impossible de faire autrement, si tu t'endors c'est trop dangereux , faut tenir t'as pas le choix. 
A un moment donné,  j'ai regardé l'heure: il était 8h00; d'épuisement je me suis endormie, j'ai révé, j'ai réouvert les yeux , il était 8h01...comme on pourrait s'endormir en voiture! ... Ben ça fait drôle. 
Heureusement pour moi la route est large ici !
Quand il pleut et qu'y a du vent et de la houle, le moindre mouvement demande des efforts surhumains. 
Allez faire pipi dans ces conditions c'est pas rien. 
Tu attends vraiment d'avoir envie! 
Je me cogne souvent, les vagues me font passer de la cuisine au carré en volant...! 
Je me suis pris des coups mais je ne sens rien sur l'instant, c'est après que je vois les marques !
Sauf une fois , j'ai crû que je m'étais cassé le poignet, il avait doublé de volume il a fallu que je coupe mon bracelet qui s'incrustait dans ma chair,  j'ai presque vidé le tube d'arnica dessus, au final ça va je n'ai qu'un vilain bleu. 
Dans ce temps là, dehors on est attaché avec nos harnais, on ne prend aucun risque et le bateau encaisse vraiment bien les vagues .
Le vent monte jusqu'à 25 noeuds établi, avec des vagues de 2 à 3 m bien formées ! 
Quelques une encore plus grosses atteignent jusqu'a 4m, mais heureusement ce ne sont pas nos régulières! 
Je vois la vague arriver sur nous à tout allure , elle soulève le bateau et quand on est au sommet on voit le creux de 3 mètres dessous, mais y a aucun choc, ça surf dessus.
Et ça redescend, et on la voit continuer sa course de l'autre côté du bateau.
Des fois j'avais l'impression que la vague allait nous coucher le bateau, mais non en fait on était pas assez toilés pour que ça arrive!
Le capitaine sait ce qu il fait! 
De suite après, la vague suivante arrive juste derrière et ça recommence. 
Là, ça secoue bien et le tour de balançoire ne s'arrête jamais même si on aimerai bien se reposer... ! 
Ben non faut continuer, pas le choix. 
Et là putain, tu te sens sacrément vivant!
C'est grisant, mais on est pas maso, on espère que ça va s'arrêter, mais là, ce coup de vent ne s'est jamais arrêté !
10 jours plus tard à 18h25, nous voyons enfin la terre, mais à 4 noeuds il nous faudra encore 11h pour jeter l'ancre!
Jusqu'à notre arrivée à Tobago, on a eu du vent et des grains avec une grosse houle.
On était aux portes de Tobago avec encore des rafales de 25 noeuds! 
Tu sais même pas si tu vas pouvoir rentrer dans le port... 
Nous arrivons enfin dans le mouillage à 1h14 du matin.
Après un bon plat de pâtes, nous nous couchons pour du repos bien mérité...!

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Mais heureusement, tout n'est pas tempête, et il y a quantité de bons moments où je profite pour prendre des photos, pour m'émerveiller des poissons volants, des oiseaux qui se posent sur le pont, des parterres d'algues que nous croisons...

 

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Et on surveille les nuages toujours!!

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Depuis,  nous voilà à Tobago, mais ce post est suffisamment long, et devrait vous avoir mis déjà quelques belles images dans la tête, la suite au prochain épisode...
Impatiente de connaitre votre ressenti, ne soyez pas avares de commentaires!

Jennifer d'Orion en nav